Portrait de la philosophe Hannah Arendt, auteure de La Condition de l'homme moderne.
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Hannah Arendt : travail, œuvre et action. Que reste-t-il de la condition humaine ?

Hannah Arendt distingue trois activités fondamentales de l’existence humaine : le travail, l’œuvre et l’action. Une distinction vieille de près de soixante-dix ans, mais qui éclaire d’une lumière crue nos débats actuels sur le sens du travail, les risques psychosociaux et l’automatisation — aussi bien pour le professionnel de santé au travail que pour le travailleur qui se demande, un lundi matin, ce que son emploi construit vraiment.

Une question devenue brûlante

Que devient l’homme lorsque la société se définit principalement par le travail, la production et la consommation ?

Cette interrogation traverse l’œuvre majeure d’Hannah Arendt, La Condition de l’homme moderne (The Human Condition, 1958). Écrit au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’automatisation industrielle progresse rapidement et que la conquête spatiale ouvre des perspectives inédites, ce livre demeure d’une étonnante actualité à l’heure de l’intelligence artificielle et de la robotisation des tâches.

Là où Simone Weil, dans une tradition proche mais distincte, s’interrogeait sur les effets du travail industriel — répétitif, subordonné — sur la dignité ouvrière, Hannah Arendt pose une question plus radicale encore :

Que perdons-nous lorsque toute notre existence est organisée autour du travail ?

Pour y répondre, elle propose une distinction devenue classique en philosophie politique entre trois activités fondamentales de la vita activa, la vie active : le travail, l’œuvre et l’action.

Trois manières d’habiter le monde : travail, œuvre, action

Le travail (labor) : la répétition du vivant

Le travail correspond aux nécessités biologiques de l’existence. Il permet de se nourrir, de se vêtir, de satisfaire les besoins fondamentaux du corps. Son produit est destiné à être consommé, puis à disparaître.

Le travail est cyclique, répétitif, sans fin véritable : à peine le besoin satisfait qu’il renaît. Il assure la conservation de la vie mais ne laisse pas de trace durable dans le monde. Arendt désigne l’homme engagé dans cette activité sous le nom d’« animal laborans » — l’animal qui travaille, au sens où il reproduit sans cesse les conditions de sa propre survie, comme le fait tout organisme vivant.

L’œuvre (work) : la fabrication d’un monde durable

L’œuvre est d’une nature différente. Elle produit un monde durable : bâtiments, outils, livres, œuvres d’art, institutions. Contrairement au produit du travail, l’objet de l’œuvre est fait pour durer au-delà de son usage immédiat et au-delà de son producteur.

L’œuvre arrache l’homme au simple cycle de la survie biologique. Elle construit un monde commun, un monde d’objets stables qui donne à l’existence humaine une forme de permanence. Arendt nomme cet homme producteur d’un monde durable « homo faber », le fabricant.

L’action (action) : la parole et l’initiative

L’action occupe chez Arendt une place particulière, la plus haute dans sa hiérarchie des activités humaines. Elle consiste à prendre des initiatives, à parler, à agir avec d’autres dans un espace public.

Contrairement au travail et à l’œuvre, l’action ne passe ni par les objets ni par la matière : elle met directement les hommes en relation. Elle constitue le cœur même de la vie politique — non pas la politique institutionnelle au sens étroit, mais tout espace où des hommes délibèrent et agissent ensemble sur ce qui leur est commun.

La pluralité, condition de la politique

L’action n’est possible que parce que les hommes sont différents les uns des autres. Pour Arendt, la condition fondamentale de la vie politique n’est pas l’unité mais la pluralité : les hommes partagent un même monde, mais chacun y apparaît comme un être unique.

Agir, c’est précisément révéler cette singularité par ses actes et ses paroles. Chaque action introduit quelque chose de nouveau dans le monde ; elle possède une dimension d’imprévisibilité et de commencement que ni le travail ni l’œuvre ne connaissent. C’est pourquoi Arendt relie étroitement l’action à la naissance — à ce qu’elle appelle la natalité.

La natalité contre l’obsession de la mort

La philosophie occidentale, de Platon à Heidegger en passant par une bonne part de l’existentialisme, a longtemps fait de la mort son problème central — l’être-pour-la-mort, la finitude comme horizon de sens. Arendt inverse la perspective.

Pour elle, la véritable catégorie de la pensée politique est la natalité. Chaque naissance introduit dans le monde un être capable de commencer quelque chose d’inédit. Cette capacité d’initiative fonde l’espérance politique : l’histoire n’est jamais complètement écrite, parce que des hommes nouveaux continuent d’apparaître. La politique n’est donc pas seulement gestion ou administration ; elle demeure toujours possibilité de nouveauté.

La société moderne et la victoire du travail

L’analyse d’Arendt devient particulièrement originale lorsqu’elle aborde le monde moderne. Selon elle, la société contemporaine tend à accorder une place écrasante au travail : nous sommes devenus une « société de travailleurs ». Le travail, autrefois cantonné à la sphère privée de la maison (l’oikos des Grecs), envahit désormais l’ensemble de la vie sociale — un mouvement de fond que le travail comme fondement de nos sociétés modernes retrace depuis la division du travail antique jusqu’à la rupture industrielle. La production et la consommation deviennent les principales préoccupations collectives.

Le risque est alors que les deux autres dimensions de l’existence humaine s’atrophient progressivement : l’œuvre, qui construit un monde durable, et l’action, qui permet l’exercice de la liberté politique.

Cette intuition rejoint, par des chemins différents, celle de sociologues français qui ont documenté empiriquement ce que Arendt pressentait philosophiquement. Robert Castel, dans Les Métamorphoses de la question sociale (1995), a montré comment le travail salarié est devenu, en France, le principal support de l’intégration sociale et de la protection contre les risques de l’existence — au point que sa perte (chômage, précarité) devient une menace existentielle et non plus seulement économique. Dominique Méda, dans Le Travail, une valeur en voie de disparition ? (1995), interrogeait déjà, dans un titre presque paradoxal au regard de la centralité réelle du travail, la possibilité de desserrer cette emprise sans effondrer le lien social qu’elle assure.

Repère professionnel Ce constat n’est pas qu’un objet de débat philosophique : le droit du travail français en tire une conséquence directe. L’obligation de sécurité de l’employeur (article L. 4121-1 du Code du travail) porte sur la santé physique et mentale des travailleurs. La reconnaissance progressive des risques psychosociaux (RPS) dans la jurisprudence et dans les référentiels de prévention (INRS, ANACT) s’appuie sur une intuition proche de celle d’Arendt : un travail qui prive durablement d’autonomie, de reconnaissance ou de perspective peut nuire à la santé même en l’absence de risque physique identifiable. La norme ISO 45003 (2021), consacrée à la santé et sécurité psychologiques au travail, formalise internationalement cette approche.

L’automatisation : une promesse ambiguë

Dès le prologue de son livre, Arendt évoque l’automatisation du travail. À première vue, cette évolution semble positive : les machines pourraient libérer les hommes des tâches les plus pénibles. Mais Arendt formule une objection troublante :

Que fera une société entièrement organisée autour du travail lorsqu’elle sera libérée du travail ?

Si l’homme ne sait plus produire d’œuvres ni agir politiquement — si le travail a occupé tout l’espace de son existence au point d’atrophier les deux autres facultés — la liberté nouvelle risque de se transformer en vide plutôt qu’en émancipation.

Cette réflexion trouve aujourd’hui un écho particulièrement direct dans les débats sur l’intelligence artificielle générative et l’automatisation des tâches cognitives, qui touchent désormais des professions longtemps considérées à l’abri : rédaction, analyse, voire diagnostic. La question arendtienne n’est plus seulement celle de l’ouvrier remplacé par la machine, mais celle, plus large, de savoir ce que produit une société qui n’a organisé le sens de l’existence de ses membres qu’autour de l’emploi.

La disparition du domaine public

Pour Arendt, la modernité se caractérise également par l’effacement progressif de la frontière entre le domaine privé et le domaine public. Les préoccupations économiques occupent désormais l’espace public ; la gestion remplace souvent l’action ; le conformisme tend à remplacer l’initiative. La société de masse favorise la normalisation des comportements et réduit les possibilités d’apparition de l’individu en tant qu’être singulier.

Or, sans espace public véritable, il n’y a plus d’action possible. Et sans action, il n’y a plus de politique au sens fort du terme — au sens où Arendt l’entend, celui d’un monde commun construit et discuté entre égaux.

Une leçon pour le monde du travail d’aujourd’hui

Pourquoi lire Hannah Arendt aujourd’hui dans un blog consacré à la santé au travail ? Parce qu’elle nous invite à dépasser les seules questions de pénibilité ou de risques professionnels, sans les nier — la clinique du travail développée en France par Christophe Dejours (psychodynamique du travail) ou Yves Clot (clinique de l’activité) a précisément montré, sur le terrain, ce que Arendt annonçait au niveau conceptuel : la souffrance au travail naît souvent moins de la charge elle-même que de l’empêchement à bien faire, à laisser une trace, à peser sur l’organisation de son propre travail.

Un travail véritablement humain, au sens arendtien, devrait permettre de produire, de construire, mais aussi de participer à un monde commun. Les débats contemporains sur la perte de sens, les risques psychosociaux, l’autonomie, la qualité du travail et le pouvoir d’agir trouvent ici un éclairage particulièrement fécond.

Ce que ça change pour vous Si vous êtes travailleur, la question d’Arendt peut se reformuler simplement : dans votre emploi, avez-vous seulement l’occasion de travailler au sens étroit (produire, répéter, consommer votre journée), ou aussi l’occasion de faire œuvre (voir le résultat durable de ce que vous construisez) et d’agir (avoir une voix sur la façon dont votre travail est organisé) ? Un déséquilibre durable entre ces trois dimensions est un signal à prendre au sérieux, au même titre qu’une charge physique excessive — il relève, lui aussi, du champ de la santé au travail.

Ce qu’il faut retenir

La force de La Condition de l’homme moderne est de montrer que le travail n’épuise pas la condition humaine. L’homme n’est pas seulement un producteur ; il est également un créateur d’œuvres et un acteur politique. Lorsque le travail devient l’horizon exclusif de l’existence, le risque est grand de voir disparaître ce qui fait la richesse de la vie humaine : la capacité de construire un monde durable et d’agir librement avec les autres.

Près de soixante-dix ans après sa publication, l’interrogation d’Hannah Arendt demeure d’une actualité saisissante : dans une société où les machines travaillent de plus en plus à notre place, saurons-nous encore produire des œuvres et exercer notre liberté d’agir ?

  • Trois activités, pas une seule : travail (survie), œuvre (durée), action (liberté) — la santé au travail se joue aussi dans l’équilibre entre les trois, pas seulement dans l’absence de risque physique.
  • Un cadre juridique qui converge : l’obligation de sécurité au sens de l’article L. 4121-1 et les référentiels RPS (INRS, ANACT, ISO 45003) traduisent, sur le terrain du droit et de la prévention, une intuition qu’Arendt formulait dès 1958.
  • Une question qui s’aiguise avec l’automatisation : plus les machines absorbent le travail au sens étroit, plus la question de l’œuvre et de l’action — donc du sens — devient centrale, y compris pour les métiers qualifiés.

Sources

  • Hannah Arendt, La Condition de l’homme moderne (The Human Condition), 1958, trad. fr. Georges Fradier, Calmann-Lévy, 1961.
  • Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Fayard, 1995.
  • Dominique Méda, Le Travail, une valeur en voie de disparition ?, Aubier, 1995.
  • Christophe Dejours, Travail, usure mentale, Bayard, nouvelle édition 2008.
  • Yves Clot, Le Travail sans l’homme ?, La Découverte, 1995.
  • Code du travail, article L. 4121-1 (obligation de sécurité de l’employeur).
  • ISO 45003:2021, Management de la santé et de la sécurité au travail — Sécurité et santé psychologiques au travail.

Pour aller plus loin


Philippe Casanova est médecin du travail et médecin légiste. Il tient le blog Santé & Travail, consacré aux croisements entre médecine, droit, prévention et sciences humaines du travail.


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