You are currently viewing La médecine du travail et le régime de Vichy (1940-1945)
Alexis Carrel

La médecine du travail et le régime de Vichy (1940-1945)

Allergique à la lutte des classes, le régime de Vichy voit d’un bon oeil une profession qui prétend arbitrer entre travail et capital. Il en fait un élément de son système de contrôle de la main d’oeuvre et du travail. La lutte contre le chômage entraîne aussi sa médicalisation.

Temps de lecture estimé : 6 minutes

Guy Hausser, médecin du travail qui a joué un rôle très important sur l’évolution de la CGT pendant le Front populaire, est arrêté en 1942 et meurt en déportation à Auchwitz la même année. Une Association nationale de médecine du travail (ANMT) est crée en 1940. Elle est présidée par le Pr Henri Desoille qui sera arrêté en 1942 et déporté en en 1943.

Alexis Carrel, prix Nobel de médecine, crée la Fondation française pour l’étude des problèmes humains (FFEPH) en 1941. Jean-Jacques Gillon, médecin du travail, sera un des proches lieutenants de Carrel avec André Gros, responsable du service social de la Mutualité de la Seine et Jacques Ménétrier, qui dirige la consultation des maladies professionnelles de l’hôpital d’Argenteuil.

La FFEPH soutenue par Pétain bénéficiera d’une autonomie exceptionnelle, notamment en matière financière. En prétendant réconcilier employeurs et salariés, la fondation Carrel traite ces derniers comme un facteur de production dont il s’agit de tirer « un rendement maximum pour une usure minimum » .

La création de l’inspection médicale du travail

L’inspection médicale du travail est soumise à la double tutelle du travail et de la santé publique. Les 3 premiers médecins-inspecteurs généraux sont Gros, ménétrier et Eck. Ils sont responsables chacun d’une vaste circonscription territoriale et de 82 médecins-inspecteurs régionaux au total avec un statut de vacataires. En même temps, l’un est chargé d’établir des liaisons avec la Direction du travail et le Bureau de l’hygiène et de la sécurité, l’autre avec les assurances sociales et le troisième avec la FFEPH.

Un comité permanent de la médecine du travail (CPMT) est chargé d’ « élaborer la doctrine de la médecine du travail et fixer les règles générales d’action des médecins-inspecteurs » . Il n’y a aucun représentant ouvrier ou patronal. Il comprend :

  • Les 3 médecins-inspecteurs généraux ;
  • Des professeurs de médecine du travail (Devoir, Parisot, Mazel, Leclerq) ;
  • Des médecins du travail (Goulène, Barthe, Theil) ;
  • Des médecins-inspecteurs du travail à Paris (Sureau, Bour) ;
  • Des médecins du cabinet du ministre du travail (Winter, Martiny) ;
  • 4 hauts-fonctionnaires.

Ils bénéficient d’une large autonomie. Le régime délègue de fait à l’ANMT et au FFEPH le pilotage de la médecine du travail.

La création des services médicaux obligatoires

Le CPMT met en place des services médicaux obligatoires pour les établissements de plus de 50 salariés. Les restrictions alimentaires et les maladies dues à la guerre, et la pression allemande sur la main d’œuvre française, qui va conduire au Service de travail obligatoire (STO), ont des répercussions importantes.

De nombreux médecins déclarent inaptes les hommes qui doivent partir au STO, ce qui entraîne, par réaction, une circulaire aux préfets en 1943 qui précise : « Il ne doit pas y avoir d’inaptes ou plutôt, les vrais infirmes mis à part, tous, même présentant un mauvais état général, peuvent et doivent être utilisés » . De nombreux médecins du travail sont sanctionnés (interdiction d’exercer, internement). Malgré cela, l’attitude des ouvriers à la Libération restera méfiante à l’égard de la médecine du travail.

La possibilité, maintenue pour les médecins du travail, de donner des soins crée un conflit avec l’Ordre des médecins qui vient lui aussi d’être créé par le régime de Vichy et est dirigé par les médecins libéraux.

La profusion organisationnelle

De nombreux services interentreprises sont créés et se regroupent en 1942 en un Centre interservices de santé et de médecine du travail en entreprise (CISME). Des médecins-conseils travaillent avec les chefs d’entreprises sur l’environnement sanitaire du travail et s’occupent des oeuvres médico-sociales, y compris la lutte contre la tuberculose.

Une Direction des services médico-sociaux de la main d’œuvre est créée en 1943 et chargée de la direction médicale des services de sélection et de reclassement professionnels. Le Dr Giry devient, à ce titre, le quatrième médecin-inspecteur général du travail et dirige le centre scientifique de la main d’œuvre qui comprend, entre autres dans ses rangs, un médecin inspecteur de la main d’œuvre « indigène » .

Un petit groupe de médecins du travail, fidèles au régime, détient tous les postes-clés et contrôle toute la profession. D’autre part, une ambiguïté est maintenue, qui permet à la FFEPH de revendiquer « un grand nombre de services médico-sociaux » , tout en élaborant une fiche de travail individuelle qui mesure les aptitudes du candidat et une fiche de poste qui détaille les aptitudes nécessaires à tel ou tel emploi.

Gros et Ménétrier se rendent en Allemagne en mai 1942. Ce voyage débouchera sur un dépistage périodique de la tuberculose par un phtisiologue qualifié et non par le médecin d’usine.

L’éclatement du système

Le CPMT organise en octobre 1943 des Journées d’information de la médecine du travail auprès des professionnels. L’ensemble institutionnel est devenu trop complexe et des tiraillements entre les administrations rendent peu lisible son fonctionnement réel.

En novembre 1943, Jean Bichelonne est nommé secrétaire d’Etat au travail et fait de Sureau l’homme fort de la profession. Ils veulent mettre en place une séparation entre l’inspection médicale et les services médico-sociaux d’entreprises, tout en créant un corps de médecins-inspecteurs à la place des vacataires.

Les médecins-inspecteurs généraux démissionnent, pour protester, en janvier 1944 et une crise s’installe au sein du CPMT. Marcel Déat succède à Bichelonne en mars 1944 mais la désorganisation de la médecine du travail est telle qu’il est contraint de faire machine arrière.

Vichy a fait parvenir à maturité un système de sélection à l’embauche et un examen systématique en imposant l’obligation de la médecine du travail et en multipliant les services médicaux.

Desoile revenu de déportation en mai 1945 deviendra le nouvel homme fort, remplaçant Guy Hausser. Il épurera la profession à la Libération. La mission de soins est retirée sous pression de l’Ordre des médecins. La médecine du travail devient obligatoire pour tous les salariés et le médecin du travail a désormais un rôle « exclusivement préventif » .

Laisser un commentaire