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Les dangers cachés du chlordécone : une perspective santé et sécurité au travail

Autrefois largement utilisé dans les Antilles françaises pour combattre le charançon du bananier entre 1972 et 1993, le chlordécone, un pesticide organochloré persistant, est devenu un problème de santé publique significatif. Bien que sa production et son utilisation soient désormais interdites, l’héritage de sa stabilité et de sa toxicité continue d’affecter les populations.

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Le chlordécone, de formule moléculaire C10Cl10O, est reconnu pour sa forte affinité et sa capacité de rétention dans les sols organiques et les composés hydrophobes, combinée à une faible volatilité et une solubilité dans l’eau. Cette ténacité chimique signifie que le chlordécone entre principalement dans le corps par voie orale et a tendance à s’accumuler dans le foie plutôt que dans les tissus adipeux, présentant un défi unique pour la détoxification environnementale et biologique.

Toxicité chronique et impact communautaire

Au-delà du foie, le chlordécone peut traverser la barrière placentaire, amplifiant les dommages hépatiques causés par d’autres agents hépatotoxiques. Classé comme cancérigène potentiel pour l’homme et perturbateur endocrinien, sa toxicité aiguë peut déclencher des troubles neurologiques spécifiques—tels que des tremblements intentionnels, une incoordination motrice, des perturbations de l’humeur et de la parole, des problèmes de mémoire, et des mouvements oculaires erratiques—ainsi que des changements testiculaires et une hépatomégalie fonctionnelle, connus sous le nom de syndrome de Kepone.

Chez près de 90 % des personnes exposées, les niveaux de chlordécone dans le sang se situent aux alentours de 1µg/L. Cependant, l’exposition professionnelle dans le secteur agricole de la banane ne diffère pas significativement des secteurs non agricoles en ce qui concerne les caractéristiques du sperme. Pourtant, la présence de la substance dans le lait maternel est préoccupante et est liée à des naissances prématurées et à une réduction de la durée de la grossesse, avec des défis de développement observés chez les enfants exposés. De plus, il existe un fort soupçon que les cas de cancer de la prostate puissent augmenter avec l’exposition au chlordécone.

Des comparaisons récentes des Valeurs Toxicologiques de Référence avec les niveaux de chlordécone dans le sang et l’exposition alimentaire de l’étude Kannari (2013-2014) révèlent qu’une partie de la population antillaise risque de dépasser ces seuils de sécurité. Parmi les adultes en Guadeloupe et en Martinique, respectivement 14 % et 25 %, dépassent la Valeur Toxicologique de Référence chronique interne, soulignant la nécessité urgente de réduire les niveaux d’exposition.

Exposition et maladie professionnelle

Pour atténuer l’exposition au chlordécone par l’alimentation, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) conseille :

  • De limiter à quatre fois par semaine la consommation de produits de la mer provenant de circuits courts.
  • D’éviter les poissons d’eau douce provenant de zones de pêche interdites.
  • De restreindre la consommation de racines et de tubercules de zones connues comme contaminées à deux fois par semaine. Cependant, les fruits des jardins familiaux de ces zones peuvent être consommés sans restrictions.

Dans son expertise sur les maladies professionnelles, l’Agence a discerné une relation causale probable entre l’exposition au chlordécone et un risque accru de cancer de la prostate, principalement basée sur l’étude Karuprostate et les données toxicologiques. Par conséquent, deux tableaux des maladies professionnelles, le numéro 102 pour le régime général et le numéro 61 pour le régime agricole ont été établis au sein du régime de sécurité sociale, reconnaissant le cancer de la prostate lié à l’exposition aux pesticides, y compris le chlordécone, comme une maladie professionnelle.

En conclusion :

Ces preuves alarmantes et les directives subséquentes soulignent l’importance de la vigilance et des mesures réglementaires pour protéger les travailleurs et le grand public des effets à long terme de l’utilisation historique des pesticides.

Philippe Casanova

Médecin spécialiste en médecine du travail et médecine légale.

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