Comment la médecine du travail a changé de regard sur le travail (1965-1979)
Jusqu’au milieu des années 1960, la médecine du travail se résume, dans la pratique, à une question : le salarié est-il apte ? Quinze ans plus tard, une autre question s’est imposée : le travail lui-même est-il compatible avec la santé ? Entre ces deux formulations se joue l’une des mutations les plus profondes de l’histoire de la discipline. Cinquième épisode de la série consacrée à l’histoire de la santé au travail en France.
- Quand la médecine du travail commence à douter d'elle-même
- Le tournant de Mai 68
- La naissance du « tiers temps »
- Une génération de médecins « critiques »
- L'affaire Penarroya : un révélateur
- Le témoignage des médecins de terrain
- L'arrivée de l'ergonomie
- La sécurité devient globale
- Le décret de 1979 : une réforme importante
- Ce qu'il faut retenir
Quand la médecine du travail commence à douter d’elle-même
Comme le racontait l’épisode précédent de cette série, Comment la médecine du travail a trouvé une place dans les entreprises (1946-1965), la loi de 1946 avait établi les services médicaux du travail, mais leur pratique quotidienne s’était largement réduite, faute de moyens, à des examens d’aptitude répétitifs, sans réelle exploration des conditions de travail elles-mêmes.
Au cours des années 1960, cette pratique commence à être ouvertement contestée. Une nouvelle génération de médecins, mais aussi de syndicalistes, d’ergonomes naissants et de chercheurs en sciences sociales du travail, remet en cause un modèle centré presque exclusivement sur l’évaluation individuelle de l’aptitude professionnelle. La discipline, pour la première fois depuis 1946, commence à douter sérieusement d’elle-même.
Le tournant de Mai 68
Les événements de mai 1968 ne sont pas seulement un moment politique : ils transforment durablement la manière dont la société française pense le travail. Des questions jusque-là marginales dans le débat public s’imposent brutalement : l’organisation du travail, les cadences, le bruit, la fatigue, l’autonomie du salarié, sa participation aux décisions, la qualité de vie au travail.
Le travail cesse d’être perçu uniquement comme une source de revenu pour devenir, plus largement, un objet de critique sociale à part entière. Cette bascule culturelle a un impact direct et durable sur la médecine du travail, qui ne peut plus se contenter de mesurer l’aptitude d’un individu sans s’interroger sur ce à quoi, précisément, on l’estime apte.
La naissance du « tiers temps »
De cette remise en cause naît un concept qui structure encore aujourd’hui l’exercice de la profession : le tiers temps. Il consiste à consacrer une part significative du temps du médecin du travail à des activités menées hors du cabinet médical — visites de sites, analyse de postes de travail, actions de prévention collective, échanges avec les représentants du personnel.
Cette innovation marque une rupture profonde. Pour la première fois, le travail lui-même — son organisation, ses contraintes, son environnement — devient un objet d’observation médicale à part entière, et non plus seulement le cadre implicite dans lequel s’évalue l’aptitude individuelle d’un salarié.
Repère professionnel Le principe du tiers temps, né de cette période, est aujourd’hui inscrit dans le Code du travail : les articles R. 4623-1 et suivants prévoient explicitement que le médecin du travail consacre une partie de son activité aux actions en milieu de travail (visites, études de poste, participation aux réunions de la commission santé, sécurité et conditions de travail). Ce qui n’était, à la fin des années 1960, qu’une pratique militante de quelques médecins critiques est devenu, cinquante ans plus tard, une obligation réglementaire structurante de la spécialité.
Une génération de médecins « critiques »
À partir des années 1970 apparaît une génération de praticiens souvent jeunes, diplômés après 1970, qui rompent ouvertement avec la tradition héritée de l’après-guerre. Ils critiquent l’excès de visites d’aptitude, la proximité jugée trop grande entre le médecin et l’employeur, l’insuffisance de l’action préventive et l’absence quasi totale d’intervention sur les conditions de travail réelles.
Cette génération appelle de ses vœux une véritable médecine préventive — non plus une médecine de sélection ou de gestion de la main-d’œuvre, mais une médecine engagée dans la transformation concrète des situations de travail. Le débat, déjà ancien dans l’histoire de cette série, entre médecine de contrôle et médecine de prévention, connaît ici l’un de ses moments les plus vifs.
L’affaire Penarroya : un révélateur
Un événement emblématique cristallise, au tournant des années 1970, les limites de la médecine du travail héritée de l’après-guerre : l’affaire Penarroya. Ce groupe industriel expose ses salariés — dont une part importante de travailleurs immigrés — au plomb dans plusieurs de ses usines, notamment à Saint-Denis et à Lyon. Des intoxications sévères sont détectées, mais bien souvent par des médecins hospitaliers, et non par les visites périodiques de médecine du travail censées les prévenir.
La sociologue Laure Pitti a consacré à cette lutte ouvrière un article de référence, Penarroya 1971-1979 : « Notre santé n’est pas à vendre ! » (revue Plein Droit, 2009), qui retrace comment les grévistes de Penarroya — souvent des travailleurs immigrés particulièrement exposés et peu défendus — ont porté sur la place publique la question du saturnisme professionnel. Cet épisode révèle, de manière crue, les limites d’une médecine du travail trop administrative, insuffisamment présente sur le terrain, et parfois moins réactive que la médecine hospitalière ordinaire face à une intoxication professionnelle avérée.
Le témoignage des médecins de terrain
Au cours des années 1970, plusieurs médecins du travail dénoncent publiquement, dans la presse professionnelle et syndicale, les difficultés concrètes de leur exercice : mise à l’écart des décisions importantes concernant l’organisation du travail, isolement au sein de l’entreprise, tensions permanentes entre les exigences de production et la protection de la santé des salariés.
Cette décennie marque un basculement symbolique : le médecin du travail cesse d’être perçu, y compris par lui-même, comme un expert incontesté et neutre, pour devenir un acteur pleinement engagé — et parfois contesté — dans un débat social plus large sur le travail et ses conséquences sanitaires.
Ce que ça change pour vous Si votre médecin du travail vous a déjà proposé de venir observer votre poste de travail, ou s’il participe aux réunions sur les conditions de travail dans votre entreprise, c’est l’héritage direct de cette période : celle où la profession a cessé de se limiter à la question « êtes-vous apte ? » pour s’intéresser réellement à ce que votre travail vous fait vivre au quotidien. Le tiers temps né dans ces années-là est aujourd’hui votre garantie que le médecin du travail connaît, au moins en partie, la réalité concrète de votre poste.
L’arrivée de l’ergonomie
Une discipline scientifique nouvelle vient renforcer, à la même période, cette évolution : l’ergonomie. Portée en France par des figures comme Alain Wisner, fondateur du laboratoire de physiologie du travail et d’ergonomie du Conservatoire national des arts et métiers, elle inverse radicalement la perspective médicale traditionnelle. Là où la médecine du travail classique cherchait à adapter l’homme au poste, l’ergonomie pose la question inverse : comment adapter le travail à l’homme ?
Elle étudie les gestes, les outils, l’organisation, les rythmes de travail et les contraintes mentales avec une minutie inédite, ouvrant la voie à une conception beaucoup plus large de la prévention — une prévention qui agit sur le travail lui-même plutôt que sur la seule capacité de l’individu à s’y adapter. L’ouvrage d’Alain Wisner, Réflexions sur l’ergonomie (1962-1995) (Octarès, 1995), rassemble une part importante de cette pensée fondatrice.
La sécurité devient globale
Au cours des années 1970, le champ de la prévention s’élargit considérablement, au-delà des maladies professionnelles classiquement reconnues, pour couvrir les risques chimiques et physiques, l’organisation du travail, les facteurs humains et, plus largement, l’ensemble des conditions de travail. Des ergonomes, des psychologues du travail, des sociologues et des ingénieurs de sécurité rejoignent progressivement une discipline jusque-là dominée par les seuls médecins.
Cette ouverture pluridisciplinaire — qui préfigure les équipes pluridisciplinaires des services de santé au travail actuels — transforme durablement la nature même de la spécialité, désormais engagée dans une approche globale et non plus strictement médicale de la santé au travail.
Le décret de 1979 : une réforme importante
Le décret du 20 mars 1979 vient consolider juridiquement ces évolutions. Il renforce le contrôle des services médicaux du travail, exige des qualifications précises pour les médecins qui y exercent, encadre plus strictement leur fonctionnement et redéfinit les obligations pesant sur les employeurs.
Cette réforme marque la fin d’une période d’improvisation institutionnelle largement héritée des années 1946-1965, et témoigne d’une volonté claire de professionnaliser durablement la discipline — une professionnalisation qui se poursuivra, par étapes successives, jusqu’aux réformes contemporaines.
Ce qu’il faut retenir
Entre 1965 et 1979, la médecine du travail opère l’une des transitions les plus profondes de son histoire : le passage d’une logique centrée sur l’aptitude individuelle à une logique de prévention, d’une approche strictement médicale à une réflexion collective et pluridisciplinaire, d’une médecine d’usine héritée de l’après-guerre à une véritable santé au travail intégrée. Des concepts aujourd’hui fondamentaux — tiers temps, ergonomie, analyse du travail réel, prévention primaire — trouvent leur origine directe dans cette période.
Plutôt qu’une rupture brutale et datée, cette évolution se lit comme un déplacement progressif du regard porté sur le travail : de la question « le salarié est-il apte ? » vers celle, bien plus exigeante, du « le travail est-il compatible avec la santé ? ». Cette interrogation, née il y a un demi-siècle, continue de structurer les débats contemporains sur la prévention des risques professionnels.
- Le tiers temps, né dans la contestation, est devenu la norme réglementaire : de pratique militante de quelques médecins critiques dans les années 1960-1970, il est aujourd’hui inscrit aux articles R. 4623-1 et suivants du Code du travail.
- L’affaire Penarroya illustre les limites d’une médecine trop administrative : ce sont des médecins hospitaliers, non les visites périodiques, qui ont détecté les intoxications au plomb — un rappel toujours actuel de l’importance de la présence effective du médecin du travail sur le terrain.
- L’ergonomie déplace la question fondatrice de la discipline : d’« adapter l’homme au travail » à « adapter le travail à l’homme », un renversement dont l’influence se prolonge dans l’ensemble de la prévention des risques professionnels aujourd’hui.
Sources
- Loi n° 46-2195 du 11 octobre 1946 relative à l’organisation des services médicaux du travail.
- Décret n° 79-231 du 20 mars 1979 relatif aux services médicaux du travail.
- Laure Pitti, « Penarroya 1971-1979 : « Notre santé n’est pas à vendre ! » », Plein Droit, n° 83, 2009.
- Alain Wisner, Réflexions sur l’ergonomie (1962-1995), Octarès, 1995.
- Code du travail, articles R. 4623-1 et suivants (actions en milieu de travail, tiers temps).
Pour aller plus loin
Philippe Casanova est médecin du travail et médecin légiste. Il tient le blog Santé & Travail, consacré aux croisements entre médecine, droit, prévention et sciences humaines du travail.
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