Ouvriers travaillant sur une chaîne de montage automobile dans une usine française durant les Trente Glorieuses, vers les années 1950-1960.
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Comment la médecine du travail a trouvé une place dans les entreprises (1946-1965)

La loi du 11 octobre 1946 impose la médecine du travail dans toutes les entreprises. Mais une victoire législative n’est pas une victoire pratique : entre 1946 et 1965, la discipline doit inventer, avec des moyens limités, sa place réelle dans les usines des Trente Glorieuses — au risque de s’y réduire à la seule visite d’aptitude. Quatrième épisode de la série consacrée à l’histoire de la santé au travail en France.

Une victoire législative qui ne règle pas tout

Comme le racontait l’épisode précédent de cette série, Comment la médecine du travail est devenue obligatoire (1939-1946), la loi du 11 octobre 1946 impose la médecine du travail dans toutes les entreprises du secteur privé et en fait, sur le papier, une composante à part entière de la reconstruction sociale d’après-guerre.

Cette victoire est juridiquement majeure. Elle ne résout pourtant pas, loin s’en faut, les défis pratiques que soulève sa mise en œuvre concrète. Entre 1946 et 1965, la discipline doit composer avec des attentes contradictoires : celles des salariés et de leurs syndicats, celles du patronat, et celles d’un État dont l’investissement dans ce nouveau dispositif reste limité. Cette période révèle une distance croissante — et longtemps sous-estimée — entre les ambitions inscrites dans la loi et les réalités opérationnelles vécues dans les entreprises.

L’ambition d’une médecine sociale

Plusieurs figures de la profession portent, au sortir de la guerre, une ambition qui dépasse largement la simple visite médicale. Henri Desoille, l’une des personnalités marquantes de cette génération fondatrice, défend une conception de la médecine du travail engagée dans la lutte contre les maladies professionnelles, l’amélioration effective des conditions de travail et une contribution plus large à la santé publique.

Cette vision s’inscrit dans les grands chantiers de la France de la Libération : création de la Sécurité sociale en 1945, planification économique, modernisation de l’appareil industriel. La médecine du travail se trouve ainsi, un temps, positionnée au cœur des aspirations sociales de l’époque — une discipline jeune, appelée à accompagner la reconstruction du pays autant que la protection de ses travailleurs.

Le médecin du travail, acteur de la reconstruction

La pénurie de main-d’œuvre consécutive aux destructions et aux pertes humaines de la guerre pèse directement sur la manière dont la médecine du travail est pensée à ses débuts. Elle est présentée, y compris dans le discours officiel, comme un outil d’optimisation de ce que l’époque appelle le « facteur humain » — c’est-à-dire la contribution de la santé des travailleurs à l’effort de production nationale.

Cette double mission — protéger la santé des salariés tout en contribuant à l’augmentation de la productivité — marque durablement la jeune profession. Elle installe, dès l’origine de son application concrète, une tension entre objectifs sanitaires et impératifs économiques qui caractérisera longtemps la spécialité, et dont on retrouve l’écho jusque dans les débats contemporains sur les missions du médecin du travail.

L’apparition des services interentreprises

Comment couvrir, avec un nombre de médecins nécessairement limité, les dizaines de milliers de petites et moyennes entreprises que compte la France ? La réponse apportée durant cette période est une innovation institutionnelle majeure, encore largement dominante aujourd’hui : les services interentreprises, des structures mutualisées permettant à plusieurs employeurs de partager un même service médical du travail.

Ce modèle résout un problème pratique réel. Mais il introduit, paradoxalement, un éloignement du terrain qui contredit en partie l’esprit de la loi de 1946 : le médecin, rattaché à un service commun à de nombreuses entreprises, devient structurellement moins présent dans les ateliers qu’il est censé superviser. Cette contradiction — mutualiser pour être présent partout, au risque de n’être vraiment présent nulle part — n’a jamais été totalement résolue depuis.

Repère professionnel Les services interentreprises de l’époque sont les ancêtres directs des services de prévention et de santé au travail interentreprises (SPSTI) d’aujourd’hui, régis par les articles L. 4622-7 et suivants du Code du travail. La loi santé au travail du 2 août 2021 a précisément cherché à renforcer leur ancrage sur le terrain — via les cellules pluridisciplinaires et le renforcement de la prévention primaire — pour répondre à une critique qui, on le voit, remonte directement à cette période fondatrice des années 1950.

Une profession qui manque de moyens

Malgré ces ambitions, la réalité du terrain reste modeste durant toute la période. Les médecins du travail sont peu nombreux au regard des besoins, les moyens matériels mis à leur disposition sont limités, et l’influence de l’inspection médicale du travail — créée dès 1941, comme le racontait l’épisode précédent — décline plutôt qu’elle ne se renforce.

Les priorités gouvernementales de l’après-guerre favorisent nettement la reconstruction économique sur la prévention des risques professionnels. Certaines régions manquent durablement de personnel médical qualifié pour cette nouvelle spécialité, ce qui rend, dans les faits, la qualité de la médecine du travail largement dépendante de la bonne volonté — variable selon les entreprises — du patronat local.

Le règne de la visite d’aptitude

Faute de moyens suffisants pour mener une véritable action de prévention collective, une activité finit par dominer très largement le métier : la visite médicale d’aptitude. Les examens individuels, les avis d’aptitude au poste et le suivi médical de chaque salarié prennent le pas, dans la pratique quotidienne des médecins, sur l’analyse des conditions de travail elles-mêmes.

Les visites d’ateliers restent rares. Les études de poste demeurent exceptionnelles. L’analyse concrète des conditions de travail — pourtant au cœur de l’esprit de la loi de 1946 — occupe une place résiduelle dans l’activité réelle des services médicaux. Ce déséquilibre, entre ambition préventive affichée et pratique effectivement individuelle et médicale, est dénoncé dès cette époque par de nombreux médecins du travail eux-mêmes, qui y voient une trahison silencieuse de l’esprit de la loi.

La fascination pour la mesure du « facteur humain »

Les années 1950 voient se développer, en France comme ailleurs, la physiologie du travail et les méthodes d’organisation scientifique héritées du taylorisme. Des fiches d’aptitude de plus en plus détaillées cherchent à mesurer les capacités physiques, les aptitudes et les performances de chaque travailleur, dans l’objectif d’assigner chacun au poste jugé le mieux adapté à son profil.

Cette approche, qui prolonge en réalité des débats déjà présents dans l’entre-deux-guerres — comme le montrait le deuxième épisode de cette série —, suscite rapidement des critiques. Nombreux sont ceux qui craignent que la médecine du travail, sous couvert de rationalité scientifique, ne devienne un instrument de sélection de la main-d’œuvre plutôt qu’un outil de prévention sanitaire — retrouvant ainsi, sous une forme renouvelée, la tension entre médecine de sélection et médecine de prévention identifiée dès les années 1920.

Ce que ça change pour vous Si vous avez parfois eu le sentiment qu’une visite médicale du travail ressemblait davantage à un contrôle d’aptitude qu’à un temps d’échange sur vos conditions de travail, cette impression a une histoire précise : elle remonte à cette période où, faute de moyens, la visite d’aptitude individuelle a fini par occuper l’essentiel de l’activité des services médicaux, au détriment de l’action collective sur le travail lui-même. Les réformes plus récentes du suivi médical (visite d’information et de prévention, suivi individuel renforcé) tentent précisément de rééquilibrer cette pratique héritée des années 1950.

La question de l’indépendance

Une interrogation précoce, mais durable, traverse déjà cette période : l’indépendance professionnelle du médecin du travail est-elle réellement possible dès lors qu’il est rémunéré par l’entreprise qui l’emploie ? Les débats opposent, dans les années 1950, les partisans d’une intégration de la médecine du travail à la Sécurité sociale — qui y verraient une garantie d’indépendance financière — et les défenseurs du financement patronal existant.

Des tensions fréquentes surviennent, sur le terrain, autour de questions d’organisation du travail et de sécurité, où le médecin se trouve pris entre les attentes de la direction et celles des salariés. Cette question de l’indépendance s’installe, dès cette époque, comme un thème central et persistant de l’histoire de la spécialité — une question qui ne trouvera de traduction juridique solide, avec l’article L. 4623-8 du Code du travail, que des décennies plus tard.

Les premières critiques

À partir de la fin des années 1950, les critiques adressées à la médecine du travail se multiplient. Les organisations syndicales reprochent aux services médicaux leur éloignement des ateliers, leur obsession de l’aptitude individuelle et leur absence d’action réelle sur les conditions de travail. Plusieurs médecins du travail eux-mêmes partagent ce diagnostic sévère : celui d’une médecine devenue essentiellement administrative, centrée sur des examens individuels répétitifs, et insuffisamment engagée dans une véritable prévention collective des risques.

Cette critique révèle un contraste frappant entre les promesses inscrites dans la loi de 1946 et les pratiques quotidiennes observées vingt ans plus tard. Elle prépare directement les remises en cause plus radicales qui suivront, dans les années 1960 puis après 1968, et que racontera un prochain épisode de cette série.

L’historienne des sciences et techniques Sezin Topçu, avec Céline Pessis et Christophe Bonneuil, a montré dans Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre (La Découverte, 2013) combien cette période de croissance économique, souvent idéalisée a posteriori, a aussi été traversée par des contestations précoces de ses effets sanitaires et environnementaux — dont la critique de la médecine du travail de cette époque constitue un exemple significatif, encore trop peu connu.

Ce qu’il faut retenir

Entre 1946 et 1965, la médecine du travail acquiert une existence légale généralisée, mais peine à trouver sa place réelle dans les entreprises des Trente Glorieuses. Cette période incarne les contradictions profondes de la jeune profession : d’un côté, une légitimité juridique nouvelle, une extension rapide de la couverture des salariés et la création d’un outil institutionnel durable — les services interentreprises ; de l’autre, une prévention collective restée marginale, une pratique dominée par la visite d’aptitude individuelle, et une position souvent périphérique au sein de l’entreprise.

Ces tensions, loin de se résoudre d’elles-mêmes, deviennent le point de départ des critiques plus radicales qui émergeront après 1968 — ce qui explique pourquoi cette période, sans être la plus spectaculaire de l’histoire de la spécialité, en demeure l’une des plus fondatrices.

  • Une loi ne fait pas une pratique : l’obligation légale de 1946 ne s’est traduite, sur le terrain, qu’en une médecine largement centrée sur la visite d’aptitude individuelle, faute de moyens suffisants pour l’action collective.
  • Les services interentreprises, une solution encore en discussion : créés pour répondre à un problème pratique de couverture, ils installent une distance entre le médecin et l’atelier que les réformes de 2021 (SPSTI, cellules pluridisciplinaires) cherchent encore aujourd’hui à corriger.
  • La question de l’indépendance apparaît dès les années 1950 : elle ne trouvera de garantie juridique explicite, avec l’article L. 4623-8 du Code du travail, que bien plus tard.

Sources

  • Loi n° 46-2195 du 11 octobre 1946 relative à l’organisation des services médicaux du travail.
  • Paul-André Rosental, La Santé au travail, 1880-2006, La Découverte, coll. « Repères ».
  • Céline Pessis, Sezin Topçu, Christophe Bonneuil (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre, La Découverte, 2013.
  • Code du travail, articles L. 4622-7 et suivants (services de prévention et de santé au travail interentreprises) et L. 4623-8 (indépendance professionnelle du médecin du travail).

Pour aller plus loin


Philippe Casanova est médecin du travail et médecin légiste. Il tient le blog Santé & Travail, consacré aux croisements entre médecine, droit, prévention et sciences humaines du travail.


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